
Les salons du Sultani Hôtel de Kinshasa bruissent encore des débats intenses qui l’ont animé. Du 20 au 21 mai 2026, la capitale congolaise a vibré au rythme du deuxième Forum de haut niveau sur la paix et la sécurité en RDC et dans la région des Grands Lacs. Autour d’une thématique cruciale « De la paix transactionnelle à la justice transitionnelle », l’événement a rassemblé un parterre prestigieux : diplomates, chercheurs, décideurs politiques, visages de la société civile et partenaires internationaux.
Alors que l’Est de la RDC est de nouveau meurtri par la résurgence des violences du M23 et des ADF, l’atmosphère générale était, sans surprise, saturée par les urgences sécuritaires et humanitaires. C’est dans ce climat de haute tension qu’un homme a choisi de briser les codes : Patrick Matata Makalamba.
Invité à apporter son expertise, le député national élu de Kisangani a créé la surprise générale en déplaçant le curseur là où on ne l’attendait pas : sur le terrain de l’audace économique.

Pour secouer une assistance engourdie par les diagnostics sécuritaires, Patrick Matata Makalamba a convoqué une image à des milliers de kilomètres du fleuve Congo : celle de l’Airbus A380.
« Cet avion est assemblé à Toulouse, en France », a rappelé le député, « mais il vibre grâce à des millions de pièces qui proviennent de 77 pays différents ».
Derrière la métaphore aéronautique se cache une charge politique frontale contre le souverainisme traditionnel. À l’heure où la RDC se crispe légitimement sur la protection de ses frontières, l’élu de Kisangani affirme que la véritable souveraineté ne se construit plus dans l’autarcie, mais dans le maillage des chaînes de valeur mondiales.
Puis, brisant le tabou ultime de la géopolitique régionale, il a lâché :
« Il n’y a pas de crainte à dire qu’on va exploiter au Congo et transformer au Rwanda ». Dans les couloirs du Sultani Hôtel, la phrase a agi comme un électrochoc.

Il faut dire qu’en RDC, parler de partage des ressources avec les voisins est une ligne rouge historique. Le cobalt, le cuivre et le coltan sont des symboles nationaux. Voir ces minerais stratégiques traverser la frontière pour être transformés ailleurs est quasi systématiquement assimilé à du pillage ou à une capitulation politique.
Mais Matata Makalamba oppose à l’émotion une équation froide :
– La RDC possède le trésor géologique, mais accuse un déficit d’infrastructures industrielles pour tout transformer seule immédiatement.
– Attendre une industrialisation 100 % nationale condamne le pays au surplace.
– La solution : Une co-production transfrontalière.
En intégrant les économies de la région, l’élu veut rendre le conflit économiquement irrationnel. Si la prospérité d’un voisin dépend de la stabilité de l’autre, la guerre devient une faillite pour tout le monde.

Cette vision d’une intégration par le marché fait grincer des dents autant qu’elle fascine. Pour ses détracteurs, elle relève d’une candeur dangereuse face à des voisins jugés belliqueux ; pour ses partisans, elle est le seul choix pragmatique face à l’échec des solutions purement militaires ou des accords diplomatiques de façade.
Au-delà des clivages, le coup d’éclat de Patrick Matata Makalamba aura eu un immense mérite : forcer l’élite congolaise à regarder son sous-sol non plus seulement comme une source de convoitises et de guerres, mais comme le levier d’une paix d’un genre nouveau. Reste à savoir si la région est prête à troquer ses vieux démons contre des contrats de co-production.
Jerry Lombo
