
Par une après-midi vibrante au Palais du Peuple, une voix a transcendé le tumulte des débats législatifs pour poser une question d’une simplicité désarmante, mais d’une portée sismique. Geneviève Inagosi, députée nationale, n’a pas seulement plaidé pour une réforme curriculaire ; elle a ouvert le procès d’un héritage linguistique face à l’implacable réalité de la mondialisation.
L’image est forte, presque cinématographique. Geneviève Inagosi nous installe dans le siège d’un avion au départ de Kinshasa. À peine les ceintures bouclées, le français, langue de l’administration, du prestige et de l’histoire en RDC s’efface devant les sonorités anglo-saxonnes.
« Aussitôt que vous êtes à l’intérieur, on commence à vous parler anglais ».
Ce constat n’est pas une simple anecdote de voyageuse ; c’est le symbole d’une déconnexion profonde. La députée pointe du doigt un paradoxe colonial persistant : nous nous battons pour maîtriser une langue qui, une fois franchies les frontières de l’hexagone (et parfois même à l’intérieur de celles-ci), perd de sa superbe opérationnelle. En rappelant que même à Paris, le voyageur est accueilli par un « Welcome », elle souligne que le monde ne nous attend plus en français.
L’avion, ici, devient la métaphore d’un pays qui décolle mais qui, faute de code de communication universel, risque de rester en zone de turbulences permanentes. La cabine de pilotage du monde ne répond plus à l’appel de Molière.
L’analyse de l’honorable Inagosi dépasse la simple préférence linguistique pour toucher à la stratégie d’État. En proposant l’introduction de l’anglais dès la maternelle, elle propose de briser le plafond de verre qui pèse sur la jeunesse congolaise.
La RDC, géant au cœur de l’Afrique, est entourée de voisins anglophones dynamiques et a récemment intégré la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Dans ce contexte, s’en tenir au français n’est plus seulement un choix culturel, c’est un risque d’isolement économique. Comment prétendre au leadership régional si nos cadres, nos ingénieurs et nos commerçants sont sourds aux échanges de Nairobi, Kigali ou Dar es Salam ?
Les enjeux de cette mutation sont triples :
– Compétitivité internationale : L’anglais est la langue de la tech, de la finance mondiale et de la recherche scientifique. Ne pas le parler, c’est s’interdire l’accès aux sources primaires du savoir contemporain.
– Agilité cognitive : Apprendre l’anglais dès le plus jeune âge (la maternelle) utilise la plasticité cérébrale des enfants pour en faire de véritables citoyens du monde, et non des traducteurs permanents.
– Souveraineté réelle : Choisir ses outils de communication, c’est choisir ses partenaires sans intermédiaire. C’est refuser que notre destin soit traduit par d’autres.
L’argument statistique de Geneviève Inagosi classant le français au-delà du podium mondial vient clouer le cercueil d’un certain romantisme linguistique. Si le français reste un lien affectif et historique puissant, il ne peut plus être l’unique moteur du véhicule éducatif congolais.
L’honorable Inagosi nous invite à une catharsis collective. Pendant des décennies, l’excellence intellectuelle en RDC a été mesurée à l’aune de la maîtrise d’un français châtié, presque académique, tandis que le reste de la planète échangeait en algorithmes et en “globish”.
Il ne s’agit pas ici de renier la Francophonie, mais de la dépasser. La députée invite la nation à une forme d’audace intellectuelle : ne plus se contenter d’un héritage reçu, mais construire un arsenal de compétences adaptées au XXIe siècle. C’est le passage d’une identité subie à une identité choisie. Le bilinguisme (ou multilinguisme avec nos langues nationales) n’est pas une trahison, c’est une armure.
Pourquoi la maternelle ? Parce que Geneviève Inagosi a compris que la langue n’est pas un sujet d’étude, mais un environnement. En injectant l’anglais dès les premiers pas à l’école, on évite le traumatisme de l’apprentissage tardif, laborieux et souvent inefficace. On prépare une génération de « Digital Natives » qui seront aussi des « Global Natives »
Imaginez un petit enfant de la Gombe ou de Masina, maniant avec la même dextérité le lingala pour le cœur, le français pour l’esprit, et l’anglais pour la conquête. C’est ce modèle d’homme et de femme « total » que la députée appelle de ses vœux.
L’intervention de Geneviève Inagosi à l’Assemblée Nationale marquera sans doute un tournant. Elle a eu le courage de nommer une vérité que beaucoup murmurent : le français est un héritage, mais l’anglais est un outil de survie.
En demandant l’enseignement de l’anglais dès le berceau scolaire, elle dessine la vision d’une RDC décomplexée, capable de dialoguer avec New York, Dubaï ou Nairobi avec la même aisance qu’avec Paris ou Bruxelles. L’éducation ne doit plus être le conservatoire du passé, mais le laboratoire de l’avenir.
Si le ciel parle anglais, il est temps que les enfants du Congo apprennent à le conquérir. La question n’est plus de savoir si nous voulons changer, mais à quelle vitesse nous pourrons rattraper le vent de l’Histoire. Le Grand Décollage a commencé au Palais du Peuple ; il doit maintenant se poursuivre dans chaque salle de classe de la République.
Jerry Lombo
