
La tribune du sénateur Jean Bamanisa par sa lucidité sans fioritures. Loin des incantations sur une refonte constitutionnelle miraculeuse, le texte prend à contre-pied la classe politique en affirmant que l’édifice juridique actuel offre déjà les leviers nécessaires au redressement. L’enjeu n’est pas de réinventer l’État, mais d’appliquer les textes existants avec une rigueur militaire. Toutes les mesures préconisées relèvent du domaine législatif ordinaire, de la réglementation ou d’un simple arbitrage administratif, et peuvent être engagées avant la clôture de l’exercice budgétaire en cours.
1. Moraliser les nominations et assainir les cabinets
La généralisation des concours ouverts au-delà des quinze grandes entreprises publiques constitue le premier jalon. Ce processus s’appuie sur des commissions d’évaluation indépendantes réunissant experts sectoriels et société civile, la publication préalable des référentiels de compétences et l’affichage des procès-verbaux de sélection. Ce qui a été initié le 30 juillet 2026 doit devenir la norme absolute. Cette exigence s’impose également au sein des cabinets ministériels par la révision du Décret n°22/10 du 4 mars 2022 : fixation de plafonds stricts d’effectifs, profils techniques obligatoires pour les postes de conception et publication intégrale des listes nominatives.
2. Instaurer une transparence totale sur la commande publique
Pour mettre fin à l’opacité financière, l’ensemble de la chaîne des marchés publics avis, attributaires, montants, avenants et rapports d’exécution doit être accessible en ligne. Le recours à l’appel d’offres ouvert redeviendra l’exigence par défaut, tandis que l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP) retrouvera les moyens matériels de son contrôle. Le respect strict des mercuriales doit freiner la surévaluation des coûts : « Un marché que le citoyen peut consulter est un marché qu’on surfacture plus difficilement ».
3. Réactiver le Code de conduite de l’agent public de l’État
Adopté sous le Décret-loi n°017/2002 du 3 octobre 2002, ce texte normatif demeure en vigueur mais souffre d’un oubli systématique. Le sénateur formule un constat grinçant : « Combien de ceux qu’il oblige l’ont seulement lu ? Je suis convaincu que certains, en le lisant vraiment, déposeraient leur démission le jour même ».
L’exigence est d’en faire un document vivant : enseigné dès le parcours de formation, affiché dans les administrations, signé obligatoirement lors de la prise de fonction et opposable devant les juridictions.
4. Contractualiser la responsabilité par les résultats
L’exercice d’une charge publique doit être conditionné par un contrat de performance. Chaque ministre, gouverneur et mandataire aura l’obligation de présenter une lettre de mission assortie d’indicateurs mesurables. À la fin de chaque exercice, un bilan public sera soumis à la vérification de l’Inspection générale des finances (IGF). La règle d’arbitrage reste sans équivoque : « Pas de résultats, pas de mandat ».
5. Structurer la formation de la relève technique
Aucune politique publique ne s’inscrit dans la durée sans cadres formés. La création et le renforcement d’écoles spécialisées en agronomie, urbanisme, génie civil, finances publiques et négociation de contrats constituent le préalable indispensable à la continuité républicaine. Une initiative technique sans capitaines pour la conduire s’éteint dès le départ de ses concepteurs.
6. Protéger les alerteurs et garantir l’indépendance judiciaire
L’impunité des cercles d’influence repose sur une double certitude : la menace qui pèse sur ceux qui dénoncent et l’assurance d’échapper aux poursuites pour ceux qui détournent. Brisera ce cycle quiconque offrira une protection juridique et physique intégrale aux lanceurs d’alerte, tout en garantissant des poursuites judiciaires indifférentes aux pesanteurs politiques.
7. Bâtir des partis fondés sur l’expertise et non sur la vassalité
L’appel s’adresse à l’ensemble des acteurs politiques, sans distinction d’appartenance. Tant que le recrutement au sein des formations politiques primera la loyauté servile sur la compétence sectorielle, ces structures ne produiront que des cadres incapables de gérer les affaires de l’État, condamnant les exécutifs successifs à l’échec.
8. Sanctuariser l’expertise nationale par la loi
La promulgation d’une loi sur la protection, la promotion et l’utilisation de l’expertise nationale scellera l’ensemble du dispositif. Elle s’appuiera sur un registre national des experts, le mécanisme de validation des acquis de l’expérience (VAE), des marges de préférence pour les nationaux et la diaspora, ainsi que sur l’interdiction stricte des nominations partisanes ou tribales. Ce cadre légal protègera les réformes contre les revirements politiques ultérieurs.
Le Pacte de Méritocratie Politique : quatre engagements solennels
Conscient des résistances inhérentes à la renonciation au pouvoir discrétionnaire, Jean Bamanisa propose un engagement solennel entre les forces politiques de la Majorité et de l’Opposition.Le Pacte s’articule tout d’abord autour de l’action immédiate, imposant le renoncement explicite aux désignations partisanes et au sabotage administratif, tout en accordant la priorité aux cadres technocrates évalués par des commissions indépendantes.
Ensuite, il repose sur des piliers patriotiques solides, exigeant que la négociation des ressources naturelles soit confiée à des professionnels qualifiés et que chaque fonction publique soit soumise à une obligation stricte de résultats, vérifiée par les audits de l’Inspection générale des finances (IGF).
Pour garantir l’application réelle de ces mesures, des mécanismes vérifiables sont intégrés, prévoyant la supervision des engagements par des garants neutres, la transparence totale des actes d’attribution ainsi qu’une évaluation annuelle publique et opposable.
Enfin, la démarche vise des bénéfices directs et concrets, notamment l’assainissement des marchés de la construction (dans la lignée des combats portés par l’ExpoBéton RDC), la pérennité des infrastructures et la sécurisation de l’Est de la RDC grâce à une approche géopolitique unifiée et cohérente.
Refonder l’État : inscrire la méritocratie au cœur du Dialogue National
Le texte s’inscrit au cœur des enjeux politiques du moment. À Kinshasa, le Président Félix Tshisekedi a ouvert la voie à un dialogue national inclusif lors de ses consultations avec la CENCO, l’ECC, les Églises de Réveil et la Communauté islamique. Alors que la société civile et divers acteurs politiques ont pris acte de cette orientation, les chantiers traditionnellement évoqués révision constitutionnelle, fichier électoral, sécurité négligent l’élément central : la chaîne de commandement et d’exécution administrative.
Le Dialogue National Inclusif ne doit pas se limiter aux ateliers thématiques traditionnels axés sur la Constitution, la Sécurité ou les Élections. Il doit obligatoirement inclure un atelier consacré à la Gouvernance, à la Méritocratie et à la Redevabilité. Ce chantier spécifique aura pour mission d’encadrer rigoureusement les procédures de nomination par le biais de concours transparents, d’établir des critères de sélection clairs fondés sur un référentiel de compétences et d’imposer des contrats de performance avec des lettres de mission auditées par l’IGF.
Il fixera également des sanctions automatiques entraînant la fin du mandat sans arbitrage politique, tout en assurant une continuité légale par le dépôt des projets de loi correspondants dans les trente jours suivant la fin des assises.
La position du sénateur est directe : une institution, aussi parfaite soit-elle sur le papier, reste tributaire des hommes et des femmes chargés de la faire fonctionner. Rédiger une Constitution moderne, concevoir un plan de sécurité ou réorganiser le territoire s’avérera stérile si la gestion quotidienne reste confiée à des cadres recrutés par patronage.
Pour éviter que ces assises ne reproduisent les dérives des grands-messes politiques passées où le partage des quotas d’État primait sur la fixation de règles de gestion, la création d’un groupe thématique dédié à la Gouvernance, Méritocratie et Redevabilité est indispensable. Les décisions qui en découleront devront être traduites en projets ou propositions de loi déposés au Parlement dans les trente jours suivant la clôture des travaux.
De plus, l’accès à la table des négociations ne doit en aucun cas être perçu comme un mécanisme de distribution de prébendes ou d’amnistie politique :
« Un dialogue ne doit pas devenir un guichet. Si prendre les armes ou occuper une portion du territoire national ouvre droit à une fonction dans les institutions des immeubles modernes de Kinshasa, nous aurons enseigné à la génération suivante que le chemin le plus court vers l’État passe par la brousse ».
Cette exigence de rigueur s’impose d’autant plus que la RDC fait face à des échéances stratégiques de premier plan, de la gestion des grands corridors logistiques jusqu’à la mise en valeur de ses actifs environnementaux.
Un capital humain disponible pour une République moderneL’analyse du sénateur s’achève sur un constat pragmatique : la République Démocratique du Congo dispose déjà de toutes les compétences techniques nécessaires à son développement. Ingénieurs de travaux publics, géomètres, urbanistes, agronomes, fiscalistes, spécialistes du droit international et logisticiens existent au sein du tissu national et de la diaspora.
Ce potentiel reste pourtant sous-exploité, écarté par un système de sélection axé sur le positionnement politique plutôt que sur la valeur professionnelle. Le Pacte de Méritocratie Politique offre une feuille de route claire pour substituer la responsabilité contractuelle au patronage, et transformer les atouts stratégiques du pays en leviers d’action durables.
Jerry Lombo
