RDC|Paradoxe de Béton : Quand les gouverneurs s’approprient les projets et effacent le Chef de l’État

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Dans le théâtre tumultueux de la politique congolaise, il est un adage qui veut que « celui qui trace la route, trace le chemin vers le cœur du peuple ». Pourtant, en cette année 2026, la République Démocratique du Congo assiste à une pièce singulière où l’architecte en chef semble s’effacer derrière ses chefs de chantier. Alors que les pelleteuses vrombissent de Kinshasa à Kisangani, une question brûlante s’installe dans les ngandas et les salons politiques : à qui profite réellement la sueur du Trésor Public.

Depuis deux ans, le pays ressemble à une vaste ruche en pleine mutation. Les chiffres, têtus et vertigineux, dessinent une cartographie de l’ambition nationale. On ne parle plus de simples colmatages, mais d’une véritable métamorphose routière :

– Kinshasa, la mégapole, respire avec près de 400 km de voies réhabilitées.

– L’axe de l’espoir s’étend à l’intérieur : 91 km à Kananga, 90 km à Kisangani, 80 km à Mbuji-Mayi.

– Le Bandundu (50 km), le Kasaï (40 km) et le Kongo Central (plus de 100 km) ne sont pas en reste.

Au-delà du bitume, ce sont des géants qui sortent de terre. La modernisation de l’aéroport de Ndjili, un investissement pharaonique de 700 millions de dollars, promet de redonner au pays ses ailes internationales. La relance du barrage de Katende, avec déjà 150 millions de dollars injectés, résonne comme une promesse de lumière.

À la baguette de cette orchestration financière, on retrouve le tandem de fer : le gouvernement de Judith Suminwa et le ministère des Finances piloté par Doudou Fwamba, le tout sous la vision impulsionnelle du Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo.

Pourtant, le récit officiel se grippe dès qu’il franchit les frontières provinciales. Selon une enquête percutante de Kis24.Info, une étrange amnésie collective semble frapper les exécutifs provinciaux. Sur le terrain, lors des inaugurations en grande pompe, le nom du Chef de l’État s’évapore dans la poussière des chantiers.

À Kisangani, l’écho d’une commerçante résume ce brouillard sémantique : « On croyait que c’était le gouverneur qui avait fait la route. Après, on entend autre chose. On ne sait plus qui a vraiment décidé ».

Ce témoignage n’est pas isolé. De Mbandaka à Isiro, de Kalemie à Bandundu, les gouverneurs de province transforment les projets du Trésor Public en trophées personnels. Ils mettent en scène leur « engagement » et leur « vision locale », s’appropriant la paternité de travaux dont ils ne sont, pourtant, que les courtiers administratifs.

Cette captation de crédit n’est pas sans conséquences. Elle crée un vide de reconnaissance pour le sommet de l’État. Un député national tire la sonnette d’alarme : « Quand les gouverneurs prennent le crédit des projets, l’action du président disparaît aux yeux de la population. Beaucoup en viennent à penser qu’il ne travaille pas, alors que c’est exactement le contraire ».

L’image de Félix Tshisekedi se retrouve ainsi piégée dans un paradoxe cruel : il finance, il ordonne, il débloque, mais il reste dans l’ombre médiatique locale. Pendant ce temps, les gouverneurs savourent une popularité bâtie sur les fonds de l’État central. Pour un élu du Katanga, la situation est critique car elle « brouille la redevabilité ». Si le citoyen ne sait plus qui paie, il ne sait plus qui juger.

Au-delà des calculs budgétaires, l’enjeu est la maîtrise de la narration. Dans un pays confronté à des tensions sécuritaires majeures à l’Est et à des arbitrages financiers serrés pour payer les militaires et les fonctionnaires, l’effort consenti par l’État central est titanesque.

Étienne Bokolo, enseignant à Isiro, pose un diagnostic lucide : « Si on ne dit pas clairement d’où viennent les projets, on empêche les citoyens de juger correctement leurs dirigeants. Beaucoup en concluent que le président ne fait rien ».

Les infrastructures ne sont pas que du ciment et du fer ; elles sont des instruments de légitimité politique. En laissant les gouverneurs s’approprier les succès nationaux, le pouvoir central s’expose à une perception injuste d’inaction.

Le bitume est là, les aéroports brillent, les barrages grondent, mais tant que la parole présidentielle ne reprendra pas ses droits sur les chantiers, Félix Tshisekedi restera le grand absent des victoires qu’il a lui-même semées.

Rédaction


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